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samedi 24 mars 2018

343. FEMINIBOOKS #2 : La figure de Méduse

La figure de Méduse à travers deux mythes

ou pourquoi la victime est toujours coupable aux yeux du monde

Statue du buste de Méduse, artiste inconnu
Buste de Méduse, si quelqu'un connait le nom de l'artiste,
je suis preneuse. Magnifique photographie trouvée ici.

Aujourd’hui je prends mon clavier pour vous écrire un peu, et pas de n’importe quoi ! Je vais vous parler du  Femini-Books, projet féministe créé par Ninon des Carnets d'Opalyne visant à présenter divers ouvrages et thèmes féministes, au travers du prisme de la littérature, et chaque jour, vous avez le droit à une vidéo et à un article, cétit pas beau, ça ?! Et je vais vous parler mythologie ! Certains passages de cet article seront fortement ironiques, j’espère que vous les reconnaîtrez.

Le nom de Méduse (aussi appelée Gorgo) vous dit certainement quelque chose, mais connaissez-vous vraiment le mythe qui l’entoure ? Elle est la fille de Phorcys et de sa soeur Céto, deux divinités marines. Outre le fait d’être donc née d’un inceste (vive la mythologie), Méduse a plusieurs soeurs, nommées Phorcydes, des monstres attachés à la mer, et parmis lesquels on peut retrouver les autres Gorgones, Echidna, Scylla, ou encore les Graies. C’est une femme magnifique, avec un physique et une chevelure à faire craquer les dieux… D’après de nombreux mythes, Méduse était prêtresse du temple d’Athéna. Tout aurait dû se passer pour le mieux pour elle, simple mortelle, mais c’était sans compter les dieux grecs qui viennent toujours tout compliquer. Et, pour une fois, ce n’est pas Zeus qui a fauté (pour le moment), mais Poséidon.

Poséidon, donc, s’est passionné pour Méduse, s’est métamorphosé (en oiseau ou en cheval selon les auteurs), est entré dans le temple d’Athéna et lorsque la prêtresse s’est approchée, il l’a violée. Athéna était folle de rage que l’on ait ainsi profané son temple, alors qu’a-t-elle fait, en digne déesse de la sagesse ? Elle s’est retournée vers celle au cœur de cette profanation, bien entendu : Méduse. Ses cheveux deviennent un nid de serpents et désormais, quiconque croisera son regard sera changé en pierre, et puis, tant qu’à faire, autant punir également ses soeurs Euryale et Sthéno qui elles, sont immortelles.

Ici, c’est bel est bien la victime du viol qui est punie pour cette double profanation, du temple d’un côté et du corps de Méduse de l’autre. La beauté de cette dernière est décrite comme étant la cause de cette possession divine, et son soi-disant outil de séduction, ses cheveux, lui sont retirés, c’est sa punition. Dans D'un millénaire à l'autre, Méduse, Jean-Louis Le Run écrit p. 49 qu'à travers sa figure « Les Grecs avaient imaginé une figure féminine monstrueuse ou ambiguë » et de nos jours, des recherches sont faites sur la puissance du féminin et le matriarcat à travers elle, autant vous dire que j’ai très envie de lire des essais qui en parle ! Nous reviendrons plus tard sur cette figure ambiguë.

Statue
Statue de Canova, 1801, Musée du Vatican.
Persée tenant la tête de Méduse



Peut-être que si vous connaissez Méduse, ce n’est pas pas à travers son propre mythe mais à travers celui de Persée, et pour cause, c’est lui qui l’a tuée. Eh bah, c’est parti, parlons de Persée ! Et attention, il y a beaucoup de personnages, il faut suivre, mais pour faire court :

Danaé est la fille du Roi d’Argos et d’Eurydice. Un jour, un oracle annonce au roi d’Argos que son petit-fils le tuera. Que nenni !, se dit le Roi, et hop, la Danaé finie emprisonnée dans une tour d’airain (de bronze quoi). Ah, une femme magnifique et abandonnée dans une tour, ça a de quoi séduire Zeus (même s’il faut dire que tout séduit Zeus) et voilà qu’il se transforme en pluie d’or. Oui oui, c’est bel et bien un viol. Le Roi découvre que quelque chose cloche et envoie à la mort son petit-fils et sa fille en les balançant dans les flots, enfermés dans un coffre. Imaginez, elle a osé être violée alors qu’elle avait été enfermée dans une tour, incroyable quand même ! Surtout que lorsque Danaé dit qu’elle a été prise par une pluie d’or (et donc très probablement un dieu), son père ne le croit pas. Nous pouvons de nouveau faire un parallèle avec une société où la parole de la victime n’est pas écoutée, et encore moins retenue. Ici, la victime se retrouve condamnée à mort, sa nourrice aussi, pour avoir fauté. La victime du viol n’est plus victime mais une nouvelle fois coupable, de mensonge et de tromperie.

Danaé et son fils Persée sont sauvés par Dyctis, un gentil pêcheur qui élève le gamin comme s’il était ton fils. Enfin quelqu’un de gentil direz-vous ! Mais voilà, Persée devient adulte et toute cette petite bande rencontre le frère du pêcheur, le roi Polydecte. Ce dernier se dit que la Danaé est bien à son goût et envoie Persée lui ramener la tête de Méduse, pour célébrer un mariage afin de se débarrasser de lui. Hermès et Athéna (encore elle), soutiennent la quête du jeune et futur héros, et après de nombreuses péripéties, il se retrouve face à Méduse et la décapite. Ni une ni deux, c’est fait.

Certains, comme Freud, lient cette décapitation à l’image de « la femme castratrice », parce que pétrifier les gens, ce n’est pas bien alors que le viol, c’est tellement courant, n’est-ce pas ? En bref, Méduse inspire la peur aux hommes. Dans certaines réécritures d’ailleurs, une femme peut croiser son regard sans être pétrifiée, mais je n’en ai qu’entendu parler. Jean-Louis Le Run, page 43, écrit que « depuis vingt-sept siècles, [Méduse] vient régulièrement hanter notre imaginaire avec « ses yeux qui tuent » », et, comme nous le disions, elle est fortement ambiguë. Méduse est symbole de vie et de mort, les deux étant intimement liés.

Symbole de mort car elle transforme instantanément en pierre quiconque croise son regard mais pas seulement, Asclépios récupère le sang de ses veines pour en faire du poison, alors que le sang de ses artères (ou l’inverse, je ne sais plus) devient un antidote, symbole de vie. Ce n’est pas le seul pouvoir de ce sang, rappel aux menstruation, à la puissance du sang de la femme et à la création. De son cou raccourcit, deux créatures prennent vie : Chrysaor, un jeune homme né avec un corps adulte de petite taille et Pégase, le cheval ailé. Par la mort, Méduse donne donc naissance aux fruits d’un viol qui l’aura maudite. Le premier est un peu mal-aimé mais tout le monde connaît le second, animal sage, créateur de la source Hippocrène (hippo, cheval) et donc symbole de la création et l’imagination jaillissante.

Tableau de Rubens
Méduse, tableau de Rubens,1618.
Nous en sommes à deux viols, et trois enfants qui en sont issus... Mais retournons voir Danae. Polydecte tente de l’épouser de force, et ne fait pas que ça, vous en doutez. Dictys sauve alors (à nouveau) la jeune femme, qui ne s’en sort qu’avec une tentative de viol (oh la chanceuse... - n’oubliez pas ce que j’ai dit sur l’ironie, hein-). A son retour, Persée, qui a été mis au courant, fait ce qu’il a déjà fait à pas mal de monde sur le chemin, il sort la tête de Méduse de son sac et paf ! Polydecte est pétrifié. Même à travers la mort, Méduse reste un symbole de mort et de peur pour les hommes, surtout avec quelqu’un comme Persée qui pétrifie tout le monde à tour de bras, mais c’est une autre histoire. Par la suite, des jeux furent proposés au peuple, festivités dûes à la mort du roi (ouhou, c’est la fête !) et Persée tue un homme, vous vous en doutez, c’est bien son grand-père. La boucle est bouclée, le fruit du crime réalise la prophétie, blabla, création du peuple Perse. Sa mère Danaé finira sa vie comme elle l’a commencée (si on peut dire) et finira emmurée vivante, double peine donc, après avoir passé sa vie comme créature attirant les hommes, les poussant presque à la violer, elle finit emmurée.

Sérieusement, à écouter les mythes, nous avons cette impression, encore prégnante aujourd’hui : l’image de la victime séductrice, Danaé représente le sol stérile (car enfermé) qui est fertilisée (littéralement) par la pluie salvatrice (ici, Zeus métamorphosé qui va la violer). La femme n’est entraperçue que par son potentiel de séduction et la prédisposition qu’elle aurait à enfanter, en parallèle d'une Méduse considérée uniquement pas sa sexualité (subie) et à la peur qu'elle provoquait par sa chevelure reptilienne et des yeux. Dans les deux cas, les femmes sont considérée comme coupables de leur destinée et non pas comme victimes, Méduse et ses sœurs sont devenues monstrueuses et Danaé a donné naissance à un héros mythologique.

Je vais m'arrêter là car mon article est déjà beaucoup trop long, si la thématique mythologique vous intéresse ou que vous souhaitez que j'aille au fond des choses en reprenant celui-ci, n'hésitez pas ! Il y a plein de sujets féministes et passionnants, de l'idée du voir et être vu, la symbolique du miroir, etc.



Je partage aujourd’hui l'antenne avec Jeannot se livre, et demain vous retrouverez Pilalire qui vous parlera d'une sélection de BD qui revisitent les grandes figures féminines des légendes et mythologies (autant vous dire que j'ai hâte de voir ça), Isabeau Bellevue avec Les Mémoires d'une jeune fille rangée de Simone de Beauvoir.

dimanche 26 novembre 2017

334. FEMINI-BOOKS : Une fièvre impossible à négocier, Lola Lafon.


Aujourd'hui est un jour particulier, je ne vais pas vous écrire un billet d'humeur, ni même une chronique, plutôt un entre deux. Je vais vous parler du Femini-Books. Mais quoi donc que c'est le Femini-Books, me direz-vous : c'est un projet féministe créé par Ninon des Carnets d'Opalyne visant à présenter divers ouvrages et thèmes féministes, au travers du prisme de la littérature, et sur différents supports (durant cette session, la blogo' rejoint booktube!)

Je vous invite à découvrir le twitter et le facebook du projet. Hier vous étiez avec Endoprojet et Kiss the librarian, aujourd'hui, je partage l'antenne avec Céline Online et une thématique commune, elle et moi, qui n'était pas prévu : le viol. Et demain vous serez en compagnie de Ma Lecturothèque et Joy Outside.

Et maintenant, passons aux choses sérieuses : certains le savent peut-être, j'écris sur la femme et la féminité, et en ce moment (et depuis un an), plus précisément sur le traitement du viol de la femme en littérature contemporaine. J'ai hésite à traiter (ou non) ce thème ici, avec vous, qui supportez mes éternels ronchons et des périodes de grands silences, mais avec l'affaire Weinstein et les hashtags #metoo et #balancetonporc, les témoignages d'agressions et de viols se sont multipliés, en très peu de temps, et je me suis dit que le moment d'en parler n'était finalement pas si mal choisi…


Je vais fouiller, en votre compagnie, dans Une Fièvre impossible à négocier de Lola Lafon. Cette fièvre, c'est un peu la sienne. Landra, c'est un peu elle, autrice et musicienne détruite, et en rage. Landra, c'est un peu vous, un peu moi, et toutes celles qui se sont retrouvée dans ces hashtags, toutes celles qui ont partagé sur les réseaux ces dernières semaines.

Rappels : Dans le monde, une femme se fait violer toutes les sept minutes. En France, 67681 victimes depuis le 1er janvier, si l'on se fit au Planetoscope. 91% des victimes sont des femmes, dans 80% des cas, l'agresseur est connu de la victime, majoritairement à domicile, dans près de la moitié des cas, de jour. Et il fait froid dans le dos de voir qu'une femme sur 10 a été violée ou le sera au cours de sa vie.

Sans avoir le livre en main pour vous écrire, et en évitant quelque chose de trop scolaire, j'ai envie de vous parler de cette corde, sensible, que l'écriture, si particulière de l'autrice fait vibrer. Cette identification parfois, bien malgré soi, l'oralité de la plume, la violence de la banalisation, les différents moyens d'expression, le choix des italiques.

Lorsque j'ai lu pour la première fois ce livre, j'ai du faire une pause, une longue, longue pause, en plein milieu. Ce que je pensais avoir renvoyé très loin de moi, avoir effacé m'est revenu instantanément en pleine face. La justesse des mots, leur précision, les émotions ressenties, cette fièvre,... Tout est d'une violence incroyable et d'une dureté insoupçonnée. Tout, de la plume décousue à la ponctuation lacunaire à l'incessante répétition des moments, des noms. Dans l'absence de détails et la reconstitution des événements, de l'être.

Bang bang, he shot me down
Bang bang, I hit the ground
Bang bang, that awful sound
Bang bang, my baby shot me down

Landra est une jeune femme dont l'innocence a été brisée par un homme insoupçonnable et innommable : pas une fois en 328 pages son nom n'est prononcé. Une Fièvre impossible à négocier est un ouvrage obsessionnel : le temps, la souffrance, cet homme qui l'a tuée et l'a laissée, victime sans cadavre. L'errance, l'anonymat, des relents d'un passé rouge communiste, les squats, l'extrême gauche, une publicité pour les Rochers Suchard, fin 90. La violence de l'être, la peur du corps, de l'amour.La reconstruction également, du Soi et du Mot.

Le 14 septembre est une date que partagent Lola, Landra, et cet homme insoupçonnable, celui dont le nom s'affiche lors des génériques de film. Nous somme dans un entre-deux, semi-biographie, semi auto-fiction : une histoire ni totalement réelle par le biais d'un personnage fictif, ni totalement imaginée, avec le ressenti réel d'une femme, avec cette brisure qu'autrui lui a fait subir. Ce temps, ces secondes, ces minutes, ce traumatisme palpable. Pourquoi cette obsession ? C'est une interprétation, bien entendu, mais il y a la date de décès de la première Landra, les minutes qui passent, où elle assiste, impuissante et détruite à son propre viol, cette agression, beaucoup trop violente pour empêcher une dissociation de l'être. Et, par la suite, les mois qui passent, l'errance de l'âme, les tentatives de reconnexion, les avancées : vivre pour ne plus mourir, disparaître pour ne plus avoir peur, le self-défense, comprendre sans nommer, guider vers un groupe de soutien, rencontrer d'autres femmes brisées, se reconstruire ensemble, choisir d'être aimée et touchée.

La forme de ce roman m'a parlé, les dictionnaires, surtout. Lisez ces dictionnaires, ces définitions à faire pâlir. La comparaison d'un vol à domicile et d'un viol, une lettre en plus qui fait toute la différence. La police trop masculine, avec des femmes, morceaux de viande affichées jambes écartées au mur. La dureté de la banalisation, du non-lieu. Ce qui vous est arrivé n'est peut-être pas suffisamment grave pour entraîner une peine de prison ? Comment savoir si c'est vrai ? Comment savoir que la femme qui vient s'ouvrir, si difficilement, n'aime pas tout simplement le sexe violent ? Comment savoir qu'elle n'était pas d'accord ? A-t-elle réagit ? A-t-elle crié non assez fort, assez souvent ?  Le temps encore une fois, toujours le temps, les aller-retours, les mêmes scènes, plus détaillées encore, plus personnelles, plus construites, au fur et à mesure que le personnage se reconstruit, récupère le mot, sa parole et commence à pouvoir s'exprimer, jusqu'à décider d'aller porter plainte. 

L'anonymat, le fait de se fondre dans la masse, de disparaître, a une place très importante dans ce roman. Quoi de plus normal ? Cette femme est presque traquée, pour s'assurer qu'elle ne dira rien, qu'elle restera silencieuse, cette bombe à retardement, cet homme insoupçonnable lui demande comment elle va, la suit même, parfois, intervient comme une mauvaise blague lorsque Landra tente de se reconstruire. L'anonymat permet la sécurité et des actions d'extrême gauche (avec l'Etoile Noire Express), lui permet de vivre, tout simplement. La dangerosité de ces actions ne sont rien à côté de ce qu'elle a déjà vécu, cette mort lente et effroyable, qui voit le je se transformer en elle. La différenciation de son être et du viol, le choix d'être sans domicile, pour ne pas être retrouver, et le terrible parallèle final avec un autre occupant, gars sympa, du squat dans lequel ce personnage se trouvait. Nommer l'innommable, parler de l'indicible, toute la difficulté d'écrire sur ce thème, le viol, se retrouve, la volubilité de la pensée, le retour en arrière incessant, la douleur, surtout la douleur, et le vide.

J'ai dépassé les mille mots donc je vais m'arrêter là, c'est lacunaire, peut-être même un peu brouillon, mais il est difficile de vous parler d'un livre aussi dense en quelques mots seulement. En vidéo, j'aurai pu vous en parler une demi-heure et c'est pourquoi je vous annonce d'office que j'écrirai à nouveau dessus, après ma soutenance de juin.  Je vous conseille très vivement de découvrir ce roman, vraiment, lisez-le. Vraiment, lisez des romans sur ce thème, ce thème affreux qui touche tellement de femmes à travers le monde à chaque instant. Lisez également ce billet, sur le blog de Lola Lafon, de mai 2011 : Peut-être qu’elle a dit non Mais pas non/non/non. Écoutez les victimes, ne soyez pas dans le jugement. Si vous êtes victime, et que vous n'osez pas parler, confiez vous à quelqu'un, un parent, un ami, un médecin. Ne gardez pas tout ça en vous. Libérer la parole peut faire mal mais soulage l'âme.  
« Pour moi, le viol, avant tout, a cette particularité : il est obsédant. J'y reviens, tout le temps. [...] J'imagine toujours pouvoir un jour en finir avec ça. Liquider l'événement, le vider, l'épuiser. 

Impossible. Il est fondateur. De ce que je suis en tant qu’écrivain, en tant que femme qui n’en est plus tout à fait une. C’est en même temps ce qui me défigure, et ce qui me constitue. »


Virginie Despentes, King Kong Théorie

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